Les baisses du prix du gazole et de l'essence sont-elles répercutées à la pompe moins vite que les hausses ? Notre analyse de près de 10 000 stations-service, sur 18 mois de données, montre un effet réel mais limité. Dans une station typique, 90 % d'une hausse du prix de gros sont répercutés en 0 à 3 jours ouvrés, contre 3 à 6 jours pour une baisse. En revanche, au bout de trois semaines, les baisses sont répercutées au moins aussi complètement que les hausses : nos données ne montrent pas de baisses « confisquées ».
D'où vient l'expression « fusée et plume » ?
L'expression anglaise rockets and feathers a été popularisée par l'économiste Robert Bacon en 1991, à partir de l'étude du marché britannique de l'essence. L'image est simple : les prix à la pompe monteraient comme une fusée quand le pétrole augmente, et redescendraient lentement comme une plume quand il baisse. En 1997, les économistes Severin Borenstein, A. Colin Cameron et Richard Gilbert ont formalisé une méthode pour mesurer ce phénomène sur le marché américain. C'est cette méthode que nous avons appliquée aux données françaises.
Le soupçon revient à chaque baisse des cours. En juillet 2026, Michel-Édouard Leclerc résumait ainsi la situation pour justifier une opération à prix coûtant : les cours se détendent, mais les prix à la pompe baissent beaucoup moins vite. Nous en avions rendu compte dans notre article sur l'opération prix coûtant de Leclerc.
Notre méthode
Nous avons comparé chaque jour ouvré deux séries de prix, du 20 mars 2025 au 25 septembre 2026 :
- la cotation de gros à Rotterdam, en euros par litre hors taxes, publiée par l'UFIP Énergies et Mobilités ;
- le prix affiché à la pompe, TTC, station par station, issu des déclarations des stations-service.
Pour chaque station, nous avons mesuré la part d'une variation de Rotterdam qui se retrouve à la pompe, jour après jour, pendant trois semaines, séparément pour les hausses et pour les baisses. Une répercussion complète correspond à environ 1,2 € à la pompe pour 1 € de variation à Rotterdam, en raison de la TVA à 20 %. L'accise, fixe par litre, ne varie pas avec le prix de gros.
L'analyse porte sur 9 735 stations pour le gazole, 7 533 pour le SP95-E10 et 3 085 pour le SP95. Les résultats ci-dessous sont des médianes par type d'enseigne : la moitié des stations font mieux, l'autre moitié moins bien.
Les hausses arrivent en 1 jour, les baisses en une semaine
Le tableau suivant indique le délai, en jours ouvrés, au bout duquel 90 % de la répercussion finale est atteinte :
| Carburant | Type d'enseigne | Stations | Hausse : 90 % à | Baisse : 90 % à |
|---|---|---|---|---|
| Gazole | Grande distribution | 4 744 | J+1 | J+5 |
| Gazole | Pétroliers | 3 612 | J+0 | J+5 |
| Gazole | Indépendants | 1 295 | J+1 | J+5 |
| SP95-E10 | Grande distribution | 3 861 | J+1 | J+3 |
| SP95-E10 | Pétroliers | 2 731 | J+0 | J+5 |
| SP95-E10 | Indépendants | 885 | J+1 | J+5 |
| SP95 | Grande distribution | 1 931 | J+2 | J+4 |
| SP95 | Pétroliers | 612 | J+2 | J+6 |
| SP95 | Indépendants | 527 | J+3 | J+6 |
Le résultat est remarquablement constant : dans tous les cas, la baisse arrive plus tard que la hausse, avec un décalage de 2 à 5 jours ouvrés. Pour le gazole, quel que soit le type d'enseigne, une hausse est quasiment répercutée le lendemain, alors qu'il faut environ une semaine pour qu'une baisse le soit à 90 %. Pour le gazole et le SP95-E10, les pétroliers sont les plus rapides à répercuter les hausses (dès le jour même, en médiane), sans être plus lents que les autres sur les baisses du gazole.
Cet écart de quelques jours a un coût pour l'automobiliste, mais il reste limité. Il est sans commune mesure avec l'image d'une baisse qui mettrait des semaines à atteindre la pompe.
Au bout de trois semaines, les baisses sont bien répercutées
La seconde question est celle de l'ampleur : une baisse finit-elle par être répercutée en totalité ? Pour le gazole, la réponse est oui. Trois semaines après une variation, la répercussion médiane atteint :
| Gazole | Hausse | Baisse | Ratio baisse / hausse |
|---|---|---|---|
| Grande distribution | 1,14 | 1,22 | 1,07 |
| Pétroliers | 0,85 | 1,03 | 1,20 |
| Indépendants | 1,08 | 1,16 | 1,09 |
Dans la grande distribution, une baisse de 1 centime à Rotterdam se traduit ainsi, trois semaines plus tard, par une baisse de 1,22 centime à la pompe, soit une répercussion complète, TVA comprise. Dans tous les types d'enseignes et pour les trois carburants, le ratio médian entre baisses et hausses est supérieur à 1 : les baisses ne sont pas moins répercutées que les hausses, elles le sont seulement un peu plus tard.
Une exception apparaît pour l'essence chez les pétroliers : la répercussion à trois semaines y reste partielle, à 0,46 pour les hausses du SP95-E10 et 0,59 pour celles du SP95, au lieu de 1,2. Les baisses y sont elles aussi incomplètement répercutées (0,85 et 0,51). Ce résultat coïncide avec la période de plafonnement des prix pratiqué en 2026 par un grand réseau, qui limite mécaniquement la répercussion des hausses. Nos calculs ne permettent toutefois pas d'isoler cet effet.
Au niveau national, un écart difficile à distinguer du bruit
Mesurée sur le prix moyen national plutôt que station par station, l'asymétrie n'est pas statistiquement significative au jour le jour. Pour le gazole, l'écart entre répercussion des hausses et des baisses reste dans la marge d'incertitude à tous les horizons, sur l'ensemble de la période comme depuis le début de la crise, le 28 février 2026.
Les données hebdomadaires publiées par l'UFIP, qui distinguent le prix hors toutes taxes et le prix TTC, apportent deux enseignements :
- la seule asymétrie statistiquement significative va dans le sens inverse de l'effet « fusée et plume » : deux semaines après une variation, les baisses du gazole sont davantage répercutées que les hausses ;
- les résultats sont identiques, en proportion, sur le prix hors taxes et sur le prix TTC : la vitesse de répercussion se joue sur le prix hors taxes, qui comprend le coût du carburant et la marge des distributeurs. Les taxes ne font qu'amplifier les variations, par la TVA.
Pour comprendre comment se décompose le prix d'un litre entre produit, distribution et taxes, consultez notre article sur la composition du prix des carburants.
Ce que cela change pour vous
Quand les cours du pétrole baissent, la baisse arrive à la pompe, mais avec quelques jours de retard. Comparer les stations pendant cette période est donc particulièrement utile : toutes ne répercutent pas la baisse au même rythme. Les changements de prix se concentrant le matin, entre 6 h et 10 h, il est aussi préférable de comparer en fin de matinée, comme le montre notre analyse des heures de changement des prix.
Limites de l'analyse
Ces résultats reposent sur un modèle statistique qui comporte plusieurs limites :
- les délais sont exprimés en jours ouvrés, et les résultats par station en médianes, qui ne décrivent pas chaque point de vente ;
- les réponses estimées station par station sont irrégulières d'un jour à l'autre : seules les tendances d'ensemble sont interprétées ici ;
- le SP95-E10 est rapproché de la cotation du SP95 à Rotterdam, faute de cotation propre ;
- la période étudiée, de mars 2025 à septembre 2026, est marquée par une crise d'une ampleur exceptionnelle, avec de fortes hausses suivies de fortes baisses ;
- les marges d'incertitude sont calculées par une méthode classique, qui peut les sous-estimer.
Sources
- Do Gasoline Prices Respond Asymmetrically to Crude Oil Price Changes? – Borenstein, Cameron et Gilbert, The Quarterly Journal of Economics, 1997
- Valeurs et cotations des produits pétroliers – UFIP Énergies et Mobilités
- Prix des carburants en France – données publiques – Ministère de l'Économie