Environ 80 millions de barils de pétrole circulent chaque jour par la mer, et une grande partie franchit une poignée de passages étroits appelés points d'étranglement. Le détroit d'Ormuz est le plus sensible d'entre eux : avant la guerre de 2026, il voyait passer 20,9 millions de barils par jour, soit un quart du pétrole transporté par voie maritime et l'équivalent de 20 % de la consommation mondiale. Au deuxième trimestre 2026, il n'en passait plus que 4,9 millions, selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA). Cette quasi-fermeture a provoqué la plus importante perturbation de l'approvisionnement pétrolier de l'histoire, selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE).
Qu'est-ce qu'un point d'étranglement pétrolier ?
Un point d'étranglement (chokepoint en anglais) est un canal étroit situé sur une grande route maritime, par lequel transitent d'importants volumes de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Selon l'EIA, le blocage d'un de ces passages, même temporaire, peut provoquer des retards d'approvisionnement importants et renchérir le transport, ce qui se répercute sur les prix de l'énergie dans le monde.
La plupart de ces passages peuvent être contournés, mais au prix de trajets beaucoup plus longs. Certains n'ont aucune alternative réaliste à grande échelle.
Les principaux passages du pétrole mondial
Au premier semestre 2025, l'offre mondiale de pétrole atteignait 104,4 millions de barils par jour, dont environ 76 % (79,8 millions) voyageaient par la mer. L'EIA suit sept points d'étranglement, ainsi que la route du cap de Bonne-Espérance. La comparaison avec le deuxième trimestre 2026 montre l'ampleur du bouleversement provoqué par la guerre :
| Passage | Relie | 1er semestre 2025 (M barils/jour) | 2e trimestre 2026 (M barils/jour) |
|---|---|---|---|
| Détroit de Malacca | Océan Indien et Pacifique | 23,2 | 16,6 |
| Détroit d'Ormuz | Golfe Persique et mer d'Arabie | 20,9 | 4,9 |
| Cap de Bonne-Espérance (route, pas un détroit) | Atlantique et océan Indien | 9,1 | 9,4 |
| Canal de Suez et oléoduc SUMED | Mer Rouge et Méditerranée | 4,9 | 5,8 |
| Détroits danois | Mer Baltique et mer du Nord | 4,9 | 4,7 |
| Détroit de Bab el-Mandeb | Mer Rouge et golfe d'Aden | 4,2 | 8,1 |
| Détroits turcs (Dardanelles) | Mer Noire et Méditerranée | 3,7 | 4,1 |
| Canal de Panama | Pacifique et Atlantique | 2,3 | 3,2 |
Ormuz, le passage le plus critique
Situé entre l'Iran et Oman, le détroit d'Ormuz relie le golfe Persique au golfe d'Oman et à la mer d'Arabie. Il est assez profond et assez large pour accueillir les plus grands pétroliers du monde. Au premier semestre 2025, il a vu passer 14,7 millions de barils par jour de pétrole brut et 6,1 millions de barils par jour de produits pétroliers (gazole, kérosène, essence…). Plus de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié l'emprunte aussi, principalement depuis le Qatar.
L'essentiel de ce pétrole part vers l'Asie : 89 % du brut transitant par Ormuz était destiné aux marchés asiatiques au premier semestre 2025, la Chine, l'Inde, le Japon et la Corée du Sud en absorbant à eux seuls 74 %.
Ce qui rend Ormuz si critique, c'est la faiblesse des alternatives. Avant la guerre, l'EIA estimait que l'oléoduc Est-Ouest de Saudi Aramco et l'oléoduc d'Abou Dhabi pouvaient ensemble contourner le détroit à hauteur d'environ 4,7 millions de barils par jour, soit moins d'un quart des volumes habituels. L'oléoduc iranien Goreh-Jask n'offre qu'une capacité effective d'environ 0,3 million de barils par jour.
2026 : un détroit quasi fermé
Quelques jours après le début des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran, le 28 février 2026, les forces iraniennes ont déclaré le détroit fermé. Le trafic s'est presque arrêté, laissant des centaines de navires bloqués dans le golfe Persique. Selon l'EIA, les flux de pétrole et de produits pétroliers passés par Ormuz sont tombés de 21,6 millions de barils par jour au quatrième trimestre 2025 à 14,9 millions au premier trimestre 2026, puis à 4,9 millions au deuxième trimestre : 3,7 millions de brut et seulement 1,1 million de produits raffinés. Le gaz naturel liquéfié s'est quasiment arrêté, avec 0,8 milliard de pieds cubes par jour contre 10,5 fin 2025. L'offre mondiale de pétrole est passée de 108,2 millions de barils par jour au troisième trimestre 2025 à 96,1 millions au premier trimestre 2026.
La situation a ensuite alterné accalmies et reprises des hostilités, selon le service de recherche du Congrès américain (CRS) :
| Date | Événement |
|---|---|
| 7 avril 2026 | Cessez-le-feu entre les États-Unis et l'Iran. Quelques navires traversent, puis l'Iran interrompt à nouveau le trafic. |
| 13 avril 2026 | Les États-Unis imposent un blocus des ports iraniens. |
| Mai 2026 | L'Iran crée une « Autorité du détroit du golfe Persique » et exige un permis de passage pour tout navire. |
| 17 juin 2026 | Protocole d'accord américano-iranien : levée du blocus et passage des navires commerciaux sans frais pour 60 jours. |
| Juillet 2026 | Reprise des attaques iraniennes contre des navires, rétablissement du blocus américain. |
L'Iran revendique aujourd'hui le contrôle de l'ensemble du détroit, alors que celui-ci traverse aussi les eaux territoriales d'Oman. Large de 22 milles nautiques (environ 40 km) à son point le plus étroit, il n'offre aucune route maritime de remplacement.
Un trafic difficile à mesurer
Le volume qui franchit réellement le détroit fait l'objet d'une guerre des chiffres. Le 3 septembre, Donald Trump affirmait que 18 millions de barils par jour transitaient à nouveau par Ormuz. Les sociétés de suivi maritime sont beaucoup plus prudentes : selon Kpler, les sorties sont restées sous les 5 millions de barils par jour la semaine du 30 août, et Vortexa n'a enregistré que deux jours au-dessus de 16 millions depuis mars. Le secrétaire américain à l'Énergie citait pour sa part, le 6 septembre, une moyenne de 9 millions de barils par jour sur sept jours. La plupart des pétroliers traversent désormais de nuit, transpondeurs éteints, ce qui complique tout décompte. L'EIA reconnaît elle-même que les signaux de positionnement des navires dans le détroit sont devenus particulièrement peu fiables depuis fin février 2026, et que ses données sont révisées fréquemment.
Le risque se lit aussi dans les assurances : la prime pour traverser le détroit dépasse 10 % de la valeur d'un navire, contre 0,25 % en moyenne avant la guerre.
Des routes de contournement elles-mêmes visées
Pour compenser, l'Arabie saoudite a massivement basculé ses exportations vers la mer Rouge. D'une capacité de 7 millions de barils par jour, son oléoduc Est-Ouest relie Abqaiq, près du golfe, au port de Yanbu. Selon l'AIE, les chargements depuis Yanbu sont passés d'environ 2 millions de barils par jour avant le conflit à plus de 5 millions début juin. Les Émirats arabes unis ont de leur côté réacheminé environ 1 million de barils par jour vers le port de Fujaïrah, sur la mer d'Arabie.
Le 10 septembre 2026, des attaques de drones lancés depuis l'Irak ont conduit à l'arrêt de l'oléoduc Est-Ouest, qui transportait encore environ 4 millions de barils par jour. Les réservoirs de Yanbu permettaient de maintenir les chargements pendant cinq à sept jours, selon des sources industrielles citées par Reuters. La production déclarée par l'Arabie saoudite à l'OPEP était déjà tombée à 6,2 millions de barils par jour en août, contre 10,9 millions en février. Dans la foulée, Riyad a recommencé à vendre du brut acheminé par Ormuz : environ 20 millions de barils ont été cédés à des raffineries asiatiques la semaine du 16 septembre.
Au total, selon l'AIE, les exportations de pétrole des pays du Golfe atteignaient environ 13 millions de barils par jour en août, soit près de la moitié de leur niveau d'avant-guerre. Plus de 10 millions de barils par jour de production restaient à l'arrêt, et l'agence ne prévoit plus de retour à la normale avant 2027.
Bab el-Mandeb et Suez : la mer Rouge déjà perturbée
Le détroit de Bab el-Mandeb, entre la Corne de l'Afrique et le Yémen, et le canal de Suez sont les routes naturelles du pétrole du Golfe vers l'Europe. Depuis les attaques de navires commerciaux par les rebelles houthis du Yémen, à partir de novembre 2023, une partie des pétroliers a choisi de contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Résultat : les volumes passant par Bab el-Mandeb sont tombés de 9,3 millions de barils par jour en 2023 à 4,2 millions au premier semestre 2025, tandis que ceux contournant le cap passaient de 6,2 à 9,1 millions. La tendance s'est inversée en 2026 : au deuxième trimestre, 8,1 millions de barils par jour ont franchi Bab el-Mandeb, dont 6,1 millions de brut, au moment où l'Arabie saoudite faisait transiter une part croissante de ses exportations par ses ports de la mer Rouge.
Ce détour a un coût : selon l'EIA, une fermeture du canal de Suez et de l'oléoduc SUMED obligerait les pétroliers à ajouter environ 15 jours de trajet entre la mer d'Arabie et l'Europe. En juillet 2026, les Houthis ont en outre annoncé un blocus maritime contre l'Arabie saoudite et attaqué des pétroliers saoudiens en mer Rouge. Le 11 septembre, ils ont pris le contrôle de la côte yéménite sur la mer Rouge et des îles du détroit de Bab el-Mandeb, affirmant que la navigation y restait sûre pour tous, sauf pour l'Arabie saoudite. La route qui sert à contourner Ormuz est donc elle-même sous pression.
Malacca, détroits danois, Bosphore, Panama
Les autres points d'étranglement pèsent moins directement sur l'approvisionnement français, mais ils structurent le marché mondial :
- Le détroit de Malacca, entre la Malaisie et l'Indonésie, est le premier point d'étranglement au monde en volume, avec 29 % des flux maritimes de pétrole. Il achemine surtout le brut du Moyen-Orient vers l'Asie de l'Est. Privé d'une partie des cargaisons du Golfe, son trafic est tombé de 24,9 millions de barils par jour fin 2025 à 16,6 millions au deuxième trimestre 2026.
- Les détroits danois, qui relient la Baltique à la mer du Nord, voient passer 4,9 millions de barils par jour, en majorité des exportations russes désormais orientées vers l'Asie et la Turquie.
- Les détroits turcs (Bosphore et Dardanelles) acheminent le pétrole russe et de la Caspienne. Moins large qu'un demi-mille nautique à son point le plus étroit, soit environ 900 mètres, le passage compte parmi les plus difficiles à naviguer au monde.
- Le canal de Panama transporte surtout des produits raffinés (2,2 millions de barils par jour sur 2,3), les pétroliers de brut étant souvent trop grands pour l'emprunter.
Pourquoi le gazole est plus exposé que l'essence
La crise frappe d'abord les produits raffinés. Selon l'AIE, les pertes d'exportations de brut du Golfe ont été ramenées à un peu moins de 45 % grâce aux routes de contournement et aux escortes militaires américaines. Mais les exportations de produits raffinés et de GPL restaient en août inférieures de près de 60 % à leur niveau de février, soit 3,7 millions de barils par jour de moins.
Le gazole est le plus touché. Les exportations nettes de gazole des pays du Golfe sont tombées à 390 000 barils par jour en août, un peu plus du quart de leur niveau d'avant-guerre. Les attaques ukrainiennes contre les raffineries russes ont aggravé le manque : ensemble, le Golfe et la Russie, qui représentaient près de 45 % du commerce maritime mondial de gazole en février, en exportaient 1,6 million de barils par jour de moins en août. Début septembre, le gazole dépassait 200 dollars le baril aux États-Unis, 94 % de plus qu'avant la guerre, et dépassait 198 dollars en Europe.
La France est particulièrement concernée. En 2024, seulement 12 % du brut importé venait du Moyen-Orient, contre 33 % du gazole routier importé et 61 % du kérosène, ces parts indiquant l'origine des produits sans préciser lesquels ont transité par Ormuz. Selon le Service des données et études statistiques, les transports représentent près des deux tiers de la consommation française de produits pétroliers raffinés, et les carburants routiers 61 % à eux seuls. Cette exposition éclaire aussi pourquoi, comme nous l'avons détaillé dans notre article sur les réactions différentes des carburants à la hausse du pétrole, le gazole ne suit pas toujours la même trajectoire que l'essence.
À ce stade, la crise reste une crise des prix plus qu'une crise physique d'approvisionnement : le 8 septembre, le groupe de coordination pétrolier de l'Union européenne ne relevait pas de problème immédiat, tout en signalant des marchés particulièrement tendus pour le gazole et le carburant aérien. Cette évaluation précède l'arrêt de l'oléoduc saoudien.
Ce que cela change à la pompe
Début septembre, le Brent s'échangeait autour de 105 dollars le baril, soit 45 % au-dessus de son niveau d'avant-guerre selon l'AIE. Depuis février, les stocks mondiaux de pétrole observés ont baissé de 507 millions de barils. La libération record de 400 millions de barils décidée par l'AIE le 11 mars n'a couvert qu'environ 20 jours du trafic habituel d'Ormuz, comme nous l'expliquons dans notre article sur les stocks stratégiques de pétrole. Pour suivre au jour le jour l'évolution du baril, consultez notre page sur le prix du Brent.
Sources
- World Oil Transit Chokepoints (mis à jour le 3 mars 2026) – U.S. Energy Information Administration
- Oil Market Report – September 2026 – Agence internationale de l'énergie, 11 septembre 2026
- Update on IEA collective action decision of 11 March 2026 – Agence internationale de l'énergie, 15 mars 2026
- Global Energy Security Data – U.S. Energy Information Administration, 12 août 2026
- The Strait of Hormuz: Security Developments and Impacts on Oil, Gas, and Other Commodities – Congressional Research Service, 7 août 2026
- Après des attaques de drones venus d'Irak, l'Arabie saoudite ferme l'oléoduc Est-Ouest – France 24, 12 septembre 2026
- Détroit d'Ormuz : le trafic est-il vraiment redevenu normal ? – L'essentiel, 19 septembre 2026
- Ormuz : le point faible français n'est pas le brut – La Clé publique, 7 septembre 2026
- Essence et gazole : Macron envisage de rouvrir les stocks de pétrole, mais les prix peuvent-ils baisser ? – Selectra, 22 septembre 2026