Stocks stratégiques de pétrole : 90 jours, SAGESS, AIE… comment la France protège son approvisionnement

Stocks stratégiques de pétrole : 90 jours, SAGESS, AIE… comment la France protège son approvisionnement

La France doit détenir en permanence des stocks de pétrole équivalant à au moins 90 jours d'importations nettes. En mars 2026, le gouvernement indiquait disposer de 108 jours d'importations nettes, soit un peu plus de 100 millions de barils. Ces réserves, composées de pétrole brut mais aussi d'essence, de gazole et de kérosène prêts à l'emploi, sont gérées pour l'essentiel par la SAGESS et ne peuvent être libérées que sur décision de l'État, seul ou dans le cadre d'une action coordonnée de l'Agence internationale de l'énergie (AIE).

D'où vient la règle des 90 jours ?

L'obligation de stockage est ancienne en France : depuis 1928, la loi impose de disposer en permanence de trois mois de stocks pétroliers. Les organisations internationales rejointes ensuite par la France ont retenu le même type de précaution.

L'AIE, créée en 1974 après le premier choc pétrolier, impose à ses membres l'équivalent d'au moins 90 jours d'importations nettes. L'Union européenne a fixé sa propre règle dans la directive 2009/119/CE : chaque État membre doit maintenir un niveau de stocks au moins égal à la plus grande de ces deux quantités, 90 jours d'importations journalières moyennes nettes ou 61 jours de consommation intérieure journalière moyenne, calculées sur l'année civile précédente. La directive impose aussi de détenir au moins 30 jours de stocks, ou un tiers de l'obligation, sous forme de produits raffinés.

En droit français, le code de l'énergie prévoit que la France dispose en permanence de stocks stratégiques équivalant au quart des quantités nettes de pétrole brut et de produits pétroliers importées l'année civile précédente. Concrètement, l'obligation réglementaire faite aux opérateurs est fixée à 29,5 % des volumes de produits finis mis à la consommation au cours d'une année civile, soit environ 108 jours selon la SAGESS.

Qui détient les stocks stratégiques en France ?

La France a fait un choix original : l'obligation de stockage repose sur les opérateurs pétroliers qui mettent des carburants à la consommation, et non directement sur l'État. Le système s'organise autour de trois acteurs.

ActeurRôle
Opérateurs pétroliersSoumis à l'obligation de stockage. Ils en conservent une partie en propre et délèguent le reste au CPSSP.
CPSSP (Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers)Créé par la loi du 31 décembre 1992, il constitue et conserve les stocks pour couvrir la part déléguée par les opérateurs.
SAGESS (Société anonyme de gestion des stocks de sécurité)Créée en 1988, elle achète, stocke et revend les produits pour le compte du CPSSP. Ses stocks sont sa propriété et restent disponibles sur décision de l'autorité publique.
Pouvoirs publicsTutelle et contrôle du système, notamment via la direction de l'énergie, qui autorise la mise en circulation des stocks, et la DGCCRF.

En métropole, chaque opérateur choisit de conserver en propre 44 % ou 10 % de son obligation et délègue le reste, soit 56 % ou 90 %, au CPSSP. Les distributeurs qui n'ont pas le statut d'entrepositaire agréé délèguent la totalité de leur obligation. Les opérateurs rémunèrent le CPSSP pour ce service : le financement des stocks stratégiques est donc privé, même si leur usage reste une décision publique.

Autre particularité française : alors que les États-Unis ou le Japon détiennent surtout du pétrole brut, la France stocke aussi des produits finis, de l'essence au kérosène. Selon les données publiées par l'AIE pour l'action de mars 2026, les stocks mobilisés en Europe étaient d'ailleurs composés à 68 % de produits pétroliers, contre 100 % de brut pour le continent américain.

Où sont stockées les réserves ?

Les stocks sont répartis entre les raffineries, les dépôts d'importation et les dépôts de maillage, afin de rester au plus près des zones de consommation. La SAGESS doit disposer au minimum de 10 jours de consommation en essences et 15 jours en gazole dans chaque zone de défense et de sécurité. Une part importante des volumes reste néanmoins concentrée dans les raffineries et dans les stockages souterrains de Géosel, près de Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Pour mesurer l'ordre de grandeur : un baril contenant 159 litres, les quelque 100 millions de barils annoncés en mars 2026 représentent environ 15,9 milliards de litres. Pour plus de détails sur cette unité, consultez notre article sur la contenance d'un baril de pétrole.

Qui peut décider de libérer les stocks ?

Les stocks stratégiques peuvent être mobilisés dans deux cas :

Mars 2026 : la plus grande libération de l'histoire de l'AIE

Le 11 mars 2026, les 32 pays membres de l'AIE ont décidé à l'unanimité de mettre 400 millions de barils sur le marché pour compenser la fermeture effective du détroit d'Ormuz, liée à la guerre au Moyen-Orient. C'est la sixième action collective de l'agence, après celles de 1991 (guerre du Golfe), 2005 (ouragans Katrina et Rita), 2011 (guerre civile libyenne) et les deux de 2022 (invasion de l'Ukraine). Le précédent record était de 182,7 millions de barils.

Au 15 mars 2026, l'AIE détaillait ainsi les engagements de ses membres :

Région AIEStocks publics (M barils)Stocks industriels obligatoires (M barils)Autres (M barils)
Amériques172,2–23,6
Asie-Océanie66,841,8–
Europe32,774,8–
Total AIE271,7116,623,6

La France a proposé de débloquer jusqu'à 14,5 millions de barils, selon Emmanuel Macron. En 2022, sa contribution aux actions coordonnées de l'AIE avait été de 7,5 millions de barils. Avant cette opération, les membres de l'AIE détenaient plus de 1,2 milliard de barils de stocks publics d'urgence, auxquels s'ajoutaient environ 600 millions de barils détenus par l'industrie sous obligation gouvernementale.

Quel effet sur les prix à la pompe ?

L'effet de la libération de mars sur les cours est resté limité. Le jour de l'annonce, le Brent progressait encore de 3,21 %, à 90,62 dollars. Avant la guerre, environ 20 millions de barils transitaient chaque jour par le détroit d'Ormuz : les 400 millions de barils libérés couvrent donc de l'ordre de 20 jours de ce trafic. L'AIE elle-même rappelait que le facteur décisif pour un retour à des flux stables restait la reprise de la navigation dans le détroit.

Six mois plus tard, le gazole atteignait en moyenne 2,39 €/L le 18 septembre 2026, puis un record proche de 2,41 €/L le 20 septembre. Le 18 septembre, Emmanuel Macron a annoncé vouloir réunir un G7 consacré à l'énergie, où serait examinée une nouvelle libération de stocks stratégiques. Le G7 ne possède toutefois aucune réserve propre : une libération coordonnée ne peut être décidée qu'au sein de l'AIE. Le 24 août, son directeur Fatih Birol avait écarté un deuxième déblocage « pour l'instant », en rappelant qu'il restait 80 % des réserves après celui de mars. Pour suivre l'évolution du baril, consultez notre page sur le prix du Brent.

Le point faible français : le gazole et le kérosène

La dépendance de la France au Moyen-Orient est plus forte sur les produits raffinés que sur le brut. En 2024, 12 % du pétrole brut importé venait de cette région, contre 33 % du gazole routier importé et 61 % du kérosène. Ces parts indiquent l'origine des produits, sans préciser quelle proportion a effectivement transité par Ormuz, certains flux du Golfe contournant le détroit par oléoduc.

Les stocks stratégiques français comprennent justement du gazole et du carburéacteur déjà raffinés, qui peuvent être distribués sans passer par une raffinerie, contrairement au pétrole brut.

Sources

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