Prix des carburants en outre-mer : comment le préfet fixe les prix chaque mois

Prix des carburants en outre-mer : comment le préfet fixe les prix chaque mois

Dans les départements d'outre-mer, les prix des carburants ne sont pas libres : le préfet fixe, le premier jour de chaque mois, des prix maximum par arrêté. Ils reposent sur la moyenne des cotations internationales des quinze premiers jours ouvrés du mois précédent, sur le cours du dollar et sur le coût du fret, auxquels s'ajoutent des marges et des taxes elles aussi encadrées. Voici comment la mécanique est construite, ligne par ligne.

Un régime d'exception qui remonte à 1986

Le décret n° 2013-1314 explique que les restrictions de concurrence constatées dans la filière ont conduit, à partir de 1986, à administrer les prix des principaux produits pétroliers et gaziers de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Martinique. Dans sa FAQ sur la réforme, le ministère des Outre-mer précise que certaines sociétés se trouvent en situation de monopole de fait pour l'importation, le stockage ou le raffinage. La préfecture de Martinique en résume l'effet : le dispositif déroge au principe général de liberté des prix et empêche les acteurs de fixer librement leurs marges et leurs prix de vente.

Le cadre actuel date de la réforme de 2013, prise en application des articles L. 410-2 et L. 410-3 du code de commerce issus de la loi du 20 novembre 2012 sur la régulation économique outre-mer. Trois décrets du 27 décembre 2013 l'organisent : le n° 2013-1314 pour la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique (il abroge le décret n° 2010-1332 du 8 novembre 2010), le n° 2013-1315 pour La Réunion et le n° 2013-1316 pour Mayotte. Depuis le décret n° 2015-1823 du 30 décembre 2015, leurs dispositions figurent dans le code de l'énergie :

Ce que le préfet fixe par arrêté

Les prix maximum sont calculés en fonction des coûts supportés par les entreprises et de la rémunération des capitaux ou, le cas échéant, de leur marge commerciale. Ils sont fixés le premier jour de chaque mois et peuvent être modifiés à tout moment pour tenir compte des variations des droits et taxes. À La Réunion, le préfet fixe pour chaque produit réglementé :

Dans les trois départements d'Amérique, le préfet fixe en plus un prix maximum hors taxes de sortie de raffinerie, identique en Guadeloupe, en Guyane et en Martinique. Les prix d'acheminement et de passage en dépôt y sont eux aussi identiques, à des fins de mutualisation.

Les produits concernés ne sont pas tout à fait les mêmes. À La Réunion : supercarburants sans plomb et gazoles, fioul domestique, pétrole lampant et gaz de pétrole liquéfié. Aux Antilles et en Guyane, l'arrêté du 5 février 2014 ajoute les fiouls lourds et distingue les gazoles routiers et non routiers.

Le point de départ : cotations, dollar et fret

Pour le prix maximum des importations, le code de l'énergie retient les coûts moyens des produits importés. Ils sont calculés à partir des cotations de référence sur les zones d'approvisionnement, franco à bord, et du cours moyen du dollar, à l'exclusion de tout élément non coté, sur les quinze premiers jours ouvrés et cotés du mois précédent. S'y ajoutent le coût des assurances et du fret, ainsi que les coûts justifiés des entreprises d'importation, dont l'évaluation peut être modifiée une fois par an. Les cotations sont exprimées en dollars et publiées par une société de cotation désignée par arrêté ; le cours du dollar est celui publié au Journal officiel.

Le communiqué de la préfecture de La Réunion du 1er août 2026 montre l'effet de chaque paramètre. Les cotations retenues baissent de 9,87 $ par baril (-8,69 %) pour le sans-plomb et progressent de 0,78 $ par baril (+0,60 %) pour le gazole. La dépréciation de l'euro face au dollar (-1,24 %) renchérit les approvisionnements, et le coût du fret maritime retenu progresse de 35,34 %. Ces deux éléments compensent en partie la baisse du sans-plomb et contribuent à la hausse du gazole. Le supercarburant passe ainsi de 1,82 à 1,78 €/L (-0,04 €) et le gazole de 1,53 à 1,55 €/L (+0,02 €). Le paramètre peut jouer dans l'autre sens : pour octobre, le fret retenu recule de 25,14 %, ce qui, selon la préfecture, limite légèrement la hausse finale.

Aux Antilles et en Guyane : le prix pivot de la SARA

Dans les trois départements d'Amérique, le calcul passe par la raffinerie, la SARA. L'arrêté du 5 février 2014 détermine chaque mois un chiffre d'affaires d'équilibre, qui combine :

Le prix pivot est ce chiffre d'affaires divisé par les quantités de produits réglementés vendues l'année précédente. Le prix maximum hors taxes de chaque produit en sortie de raffinerie s'obtient en appliquant au prix pivot un coefficient de commercialité propre au produit. Ce prix est identique dans les trois départements. Le cours euro/dollar retenu est celui de la Banque centrale européenne publié au Journal officiel.

De la raffinerie à la pompe : la structure du prix

Chaque arrêté mensuel est accompagné d'une structure des prix, dont l'annexe I de l'arrêté de 2014 fixe le modèle. Elle empile les lignes suivantes :

L'arrêté précise que les éléments de fiscalité incluent ceux définis par les conseils régionaux, et que chaque modification est immédiatement répercutée dans les prix de détail par un arrêté préfectoral modificatif. Il prévoit aussi un arrondi pour afficher deux décimales à la pompe, pris en charge par la SARA.

Où va l'argent : l'exemple de La Réunion en avril 2026

D'après Linfo.re, sur 100 € de sans-plomb dépensés à La Réunion en avril 2026 :

La taxe spéciale est fixe et n'augmente pas avec le prix du carburant, alors que l'octroi de mer varie avec lui. Le vice-président de l'observatoire des prix, des marges et des revenus de La Réunion souligne que la Région peut éventuellement plafonner les recettes qu'elle perçoit, ce qui suppose une décision d'opportunité.

Un prix qui suit le marché avec un mois de décalage

Le calcul sur les quinze premiers jours du mois précédent crée un décalage entre le marché mondial et la pompe. Les prix maximum fixés en 2026 en Martinique et à La Réunion, d'après les communiqués des préfectures, en donnent une illustration :

Prix maximumMartinique
sans-plomb
Martinique
gazole
La Réunion
supercarburant
La Réunion
gazole
1er mai 20261,96 €/L2,09 €/L——
1er juillet 2026——1,82 €/L1,53 €/L
1er août 20261,91 €/L1,91 €/L1,78 €/L1,55 €/L
1er septembre 20261,90 €/L2,08 €/L1,83 €/L1,68 €/L
1er octobre 2026——2,00 €/L1,80 €/L

Les cases vides correspondent à des prix que ne mentionnent pas les communiqués consultés.

Martinique, 1er septembre : le gazole décroche du sans-plomb

Au 1er septembre, le sans-plomb recule de 0,01 € tandis que le gazole routier gagne 0,17 €. Les évolutions sont divergentes, comme celles des cotations : selon la préfecture, les cours des produits finis progressent de 3,1 % pour le sans-plomb et de 17,7 % pour le gazole, alors que le brut de mer du Nord gagne 17 % et que la parité euro/dollar s'améliore de 1,3 % (de 1,1422 à 1,1572). La préfecture attribue la hausse marquée du gazole à la crise persistante au Moyen-Orient et à la situation en Russie, qui réduisent les capacités de production et provoquent une pénurie de gazole sur les marchés internationaux.

Le prix à la pompe ne suit pas mécaniquement chaque cotation : le sans-plomb baisse de 0,01 € alors que son cours de produit fini augmente de 3,1 %. La structure du prix comprend en effet des éléments fixés en euros par hectolitre (marges, taxe spéciale de consommation) et un prix pivot calculé par la raffinerie. La préfecture ne détaille pas ce calcul mois par mois ; elle précise que l'évolution correspond strictement à l'augmentation du coût des matières, sans modification des marges.

La préfecture présente ce mécanisme comme un moyen de lisser les variations quotidiennes tout en reflétant les tendances de fond, à la hausse comme à la baisse. Elle souligne que ces prix restent inférieurs à ceux de l'Hexagone, où les moyennes atteignaient au 27 août 2026 2,07 €/L pour le sans-plomb et 2,23 €/L pour le gazole.

La Réunion, 1er octobre : deux hausses consécutives

À La Réunion, le supercarburant gagne 0,17 € au 1er octobre (de 1,83 à 2,00 €/L, soit +9,29 %) et le gazole 0,12 € (de 1,68 à 1,80 €/L, soit +7,14 %). Les cotations retenues progressent de 25 $ par baril (+22 %) pour le sans-plomb et de 21 $ par baril (+14 %) pour le gazole. L'euro est quasiment stable face au dollar sur la période de référence, et le fret maritime recule de 25,14 %.

La préfecture explique que les difficultés d'acheminement du pétrole des pays du Golfe réduisent les volumes mondiaux offerts à la consommation et reportent la demande sur les autres raffineries. Face à cette offre contrainte, les cours des produits raffinés se tendent, selon elle, au-delà de la seule hausse du prix du brut. Les moyennes de l'Hexagone étaient de 2,18 €/L pour le sans-plomb et de 2,40 €/L pour le gazole au 29 septembre 2026.

Ces niveaux dépassent ceux du printemps : Réunion La 1ère rapportait au 1er avril 1,96 €/L pour le sans-plomb et 1,77 €/L pour le gazole, la préfecture soulignant que le dispositif avait protégé l'île durant tout le mois de mars. Nous avions relaté la ruée vers les stations après l'annonce de cette hausse.

Les marges : fixées par arrêté, révisées une fois par an

Les marges de gros et de détail maximales sont fixées par arrêté préfectoral, en euros par hectolitre avec trois décimales. Aux Antilles et en Guyane, l'arrêté de 2014 organise un calendrier précis : les demandes de modification sont déposées au plus tard le 30 septembre, et les modifications fixées avant le 30 novembre pour une application au 1er janvier suivant. La marge de détail peut aussi être révisée annuellement selon l'évolution de l'indice INSEE des prix des services du département, sous réserve du maintien des emplois de pompiste. Une modification en cours d'année reste possible si des circonstances exceptionnelles l'exigent, et ne prend effet qu'après information de l'observatoire des prix, des marges et des revenus.

Le code de l'énergie prévoit la même logique à La Réunion : une modification par an, et une modification supplémentaire en cas de circonstances exceptionnelles. En septembre 2025, après un mouvement de protestation des gérants de stations-service, la marge a été revalorisée de 1 centime par litre : nous avions détaillé ce relèvement de marge.

Un prix maximum, pas un prix imposé

L'arrêté de 2014 rappelle que les prix à la pompe sont des prix maxima : chaque opérateur, grossiste ou détaillant, peut librement pratiquer des prix ou des marges inférieurs, dans les limites de l'interdiction de la revente à perte. Le ministère des Outre-mer écrivait dans sa FAQ sur la réforme que la réglementation ne prévoyait aucune libéralisation des prix à la pompe.

Un suivi par l'observatoire des prix

Une fois par an, le préfet présente à l'observatoire des prix, des marges et des revenus les évolutions de prix, au regard des variations des cours des matières premières, et l'observatoire rend publics les résultats globaux des entreprises du secteur. Une commission spécialisée sur le carburant est informée des projets de modification des prix. À La Réunion, le communiqué d'août 2026 précise que l'observatoire a été informé du projet de révision avant son application.

Les territoires ne fonctionnent pas tous ainsi : en Polynésie française, par exemple, un fonds de régulation des prix des hydrocarbures a permis de maintenir les prix inchangés au 1er juin 2026, comme nous l'avions expliqué dans notre article sur le FRPH.

Sources

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